Bon, en somme, je suis là pour parler de moi (rires).
Tant qu’à faire, oui.
Ce
n’est pas toujours facile, mais enfin, je vais essayer.
On
peut d’abord dire que je suis d’origine russe. Mon père,
ma mère, ma grand-mère, mon arrière-grand-père, tout le
monde était russe. En réalité, ils n’étaient pas
vraiment russes. Ils étaient russes "de sang", mais
naturalisés finlandais depuis des générations, parce que
nous avions des usines de bois, des forêts entières en
Finlande : mes arrière-arrière-grands-parents et mes
grands-parents faisaient le commerce du bois, ils descendaient
la Volga avec des péniches. J’aurais bien aimé vivre à
cette époque, ce devait être extraordinaire, surtout que j’adore
le bois. Je ne sais pas si vous avez vu mais dans mon jardin,
j’ai essayé de planter des lauriers, parce que ça me
rappelle un petit peu, non pas les forêts finlandaises, mais…
un petit rappel de bois, voilà, c’est bien. Je suis donc
russe-finlandaise, de papiers finlandais, mais russe d’origine.
Votre véritable patronyme est Belaïeff, je
crois…
Oui, justement, j’ai un arrière-grand-père
célèbre, le grand-père Belaïeff, fondateur des éditions
musicales du même nom, qui étaient connues dans le monde entier,
si bien que quand j’ai voulu prendre des cours de chant, je me
suis présentée au Conservatoire de Paris qui était sur les Quais,
et on m’y a accueillie en poussant des hauts cris :
"Belaïeff" ! …
"Belaieva" !, et j’ai pu suivre les
cours complètement gratuitement grâce au seul nom de mon
arrière-grand-père. Ce qui tombait plutôt bien, parce qu’à l’époque
ma famille était presque totalement ruinée.
La Révolution de 1917 ?
Exactement. Mes parents sont venus en France en
1917 ou 1918, je ne peux pas vous dire exactement, je n’étais pas
née. En revanche, je peux vous raconter une anecdote au sujet de ma
mère et de ma sœur aînée…
Avec plaisir.
Elles étaient séparées de mon père, et
vivaient très dangereusement, parce que les bolcheviks
poursuivaient tous ceux qui avaient de l’argent. Et mes parents,
qui avaient une très grosse fortune, avaient réussi, je ne sais
pas comment, à tout convertir en bijoux. Une nuit, elles entendent
crier de l’extérieur : "Les voilà, les voilà,
les pilleurs, les violeurs, ils arrivent, ils arrivent, ils
arrivent". Ma mère se lève rapidement, va cacher la
sacoche de bijoux dissimulée derrière les volets, et dit à ma sœur
de faire la malade. "Mais comment,
Maman ?" – "Gémis, gémis, gémis je
te dis". Bref. Les bolcheviks entrent, voient deux femmes
seules couchées, et ma mère hurlant "Ma fille, ma
fille, faites quelque chose, je vous en supplie, allez chercher un
docteur, elle a la typhoïde, elle est à la mort, faites quelque
chose, je vous en supplie, la typhoïde, elle va mourir".
Et ma mère pleurait, et ma sœur pleurait… J’aime mieux vous
dire qu’ils ont pris leurs jambes à leur cou. C’est ainsi que
ma mère a pu ramener une petite fortune en France, fortune qu’elle
a très rapidement dépensée chez Paquin, le Christian Dior de l’époque.
Mon père, qu’elle avait retrouvé, je ne sais pas comment, a
ouvert de son côté un restaurant qui s’appelait
"la Maisonnette". Comme à la fin, il invitait
tout le monde, nous nous sommes retrouvés dans la misère, et mon
père est parti avec une autre femme à Nice. Évidemment, ma mère,
qui était futée comme tout, ne voulait pas lui accorder le
divorce. Elle l’a appelée en lui disant que ma sœur avait la
scarlatine, et comme mon frère aîné en était mort en Russie, mon
père n’a fait ni une ni deux. Il a rappliqué à Paris, il y a
passé une nuit avec ma mère, et je suis née de cette nuit-là de
1923. Seulement, comme la maîtresse de mon père a débarqué en
voiture le lendemain et l’a aussitôt rembarqué pour Nice, je ne
l’ai pratiquement pas connu. Et puis, l’argent fondant de plus
en plus vite, ma mère et ma sœur se sont retrouvées très
rapidement dans une misère totale.
Oui, mais en robes de chez Paquin.
Même pas : vendues depuis longtemps. Je me
revois dans une mansarde de la rue de Clichy, même pas une chambre,
il n’y avait pas de lumière, nous nous éclairions à la bougie.
Je faisais mes devoirs dans le couloir parce qu’il disposait d’une
sorte de plafonnier. Quand il n’y avait plus du tout d’argent,
ma mère se débrouillait pour me placer à droite, à gauche, chez
des cousins ou des amis. Là-dessus, ma sœur, qui avait quinze ans
de plus que moi, se marie. Avec un Cosaque. Il faut que je vous dise
que jusqu’à treize ans, je n’avais jamais parlé russe, je me
sentais complètement française dans l’âme. Mais mon
beau-frère, le Cosaque, m’a très vite appris le russe. En huit
jours.
Huit jours ? Respect.
Avec des petits coups de cravache, des gifles…
Je n’aime pas beaucoup dire ça, mais j’ai eu une enfance assez
malheureuse. J’ai été trimballée de famille en famille, à
droite à gauche… Il y a une chose qui m’a traumatisée
longtemps, c’est le coup des chaussettes. Est-ce que vous savez
que les chaussettes peuvent être un drame pour une petite
fille ? Vous allez dans une famille où l’on vous
dit que les chaussettes se rangent dans les chaussures. Le
lendemain, dans une autre famille, la personne vous dit :
"Mais qu’est-ce que tu fais ? ! Des
chaussettes dans les chaussures ? ! On les met au bord du
lit." – "Ah bon. Excuse-moi". Et
une troisième : "Les chaussettes, ça se plie une
à une et ça se pose sur une chaise". Je pourrais vous
donner des exemples interminables. De temps en temps, c’était les
coups. Une fois où je m’étais trompée… Je peux vous raconter
des histoires tristes, ça ne vous gêne pas ?
Bien au contraire.
C’est tellement lointain, tout ça, qu’elles
ne sont plus tristes pour moi. J’ai d’ailleurs écrit un roman,
que j’avais intitulé La Jouissance du Mal, que je n’ai
jamais publié parce que je trouvais que c’était trop mal écrit,
mais je me suis défoulée en l’écrivant, et maintenant, c’est
fini, ce ne sont que des souvenirs… Et donc, je reviens à mon
histoire de la chaussette. Un jour, le Cosaque me hurle :
"Tu as mis les chaussettes dans les chaussures. Mais je t’ai
dit qu’il ne faut jamais faire ça. Les chaussettes, ça se met au
bord du lit". Et il m’a battue, il m’a battue, il m’a
battue. Je commençais à avoir un peu de sang. Ma sœur, qui était
très religieuse, mais alors vraiment très très religieuse, est
venue me consoler en me disant : "Ma petite chérie, comme
tu souffres ! Mais tu sais, si tu souffres sur cette Terre, c’est
bien, le bon Dieu, il voit tout ça, il est bien avec toi, tu iras
le rejoindre. Tu dois remercier le bon Dieu de t’envoyer tout ce
qui t’arrive. Plus tu seras malheureuse ici-bas, plus tu seras
heureuse plus tard." Depuis, j’ai un énorme problème avec
la religion, les popes, les curés, les bonnes sœurs... Enfin bref,
de fil en aiguille, après avoir quitté la Communale, j’ai
atterri chez le directeur du Lycée russe, qui a d’ailleurs
essayé de me violer. Seulement, comme je savais très bien me
défendre, il n’est jamais parvenu à ses fins. J’ai vécu
quelque temps chez lui, par charité, comme on disait alors, et j’ai
beaucoup chanté là-bas. Les Russes orthodoxes sont très
pratiquants, comme ma sœur. Je dirigeais les chants à la messe, j’ai
découvert que j’adorais chanter et on s’est avisé que j’avais
une très jolie voix, et même une voix très forte. À la suite de
quoi, j’ai chanté à la rue Daru, dont le directeur des chœurs m’avait
remarqué en venant donner des cours au Lycée russe. C’est là
que j’ai fait la connaissance d’Annenkov.
Le décorateur de cinéma ?
À l’époque, c’était surtout un peintre
très connu. Il avait peint Staline, Lénine,
Gorki, tous les grands
de l’époque. C’était un ancien bolchevik convaincu qui avait
fui l’Union soviétique dans les années Vingt, après avoir
compris sur le tard que le régime communiste n’était pas tout à
fait ce dont il avait rêvé. Il est tombé amoureux de moi, il m’a
prise sous son aile, et il a monté trois opéras un peu pour
moi : Eugène Onéguine, de Tchaïkovski, où je
chantais dans les chœurs, La Dame de pique, également de
Tchaïkovski, où je faisais beaucoup de figuration, et un
troisième de Moussorgski, dont j’ai oublié le titre, et dans
lequel il avait écrit une chanson en russe pour moi. J’y faisais
une bonniche qui balayait en chantant. Mes premiers pas sur les
planches. Annenkov m’a dit que j’étais douée et que je devais
absolument entrer dans un cours, et j’ai atterri chez René Simon,
qui s’est tout de suite emballé sur moi, il me trouvait quelque
chose de Greta Garbo. Et comme il ne jurait que par "l’emploi",
il me disait faite pour les héroïnes tragiques russes et
scandinaves, les jeunes premières de Tchekhov et les personnages d’Ibsen.
En dehors de l’emploi, qui était vraiment son cheval de bataille,
il nous faisait faire beaucoup d’improvisations, et adorait me
voir faire la peur. Pendant les deux ans que j’ai passé là-bas,
ça a été une sorte de leitmotiv. Dès qu’un visiteur venait, il
me disait : "Belaieff, en scène, fais la Peur". Et
je faisais la Peur. J’y ai fait mes classes, avec des camarades
qui ont connu les carrières que l’on sait, Marthe Mercadier,
Maria Pacôme, Nadine Alari… Il y avait un professeur qui s’appelait
Dars, qui enseignait aussi à l’IDHEC que dirigeait Marcel L’Herbier,
et qui m’a poussée à suivre en parallèle les cours de la
Section Acteurs de l’institut – qui a cessé d’exister après
la Guerre. On travaillait avec des caméras et on tournait vraiment.
La suite se passe dans un métro…
Vous aviez déjà tourné à l’époque ?
J’avais failli faire, à seize ans, de la
figuration dans Mam’zelle Bonaparte de Maurice Tourneur,
avec Edwige Feuillère, mais j’étais tellement tétanisée par le
trac que j’étais restée enfermée dans les loges et qu’il n’avait
pas été possible de m’en faire sortir. En revanche, deux ans
plus tard, j’ai traversé l’écran en robe XIXe dans Un seul amour
de et avec Pierre Blanchar. Ensuite, juste après la guerre, j’ai
tourné des toutes petites panouilles, comme dans Nuits d’alerte
– je vendais des livres à Hélène Perdrière – ou Mission
spéciale, où je me faisais tuer dans une cave au début du
film. Et donc, je suis donc dans ce métro, où un monsieur vient me
saluer. " Bonjour, Madame. Permettez-moi de me présenter,
je suis Louis Daquin. " – " Bonjour,
Monsieur. " – " Vous me
connaissez ? " – " Oui, Monsieur, vous
pensez, je vais au cinéma tous les jours, je suis une fan de
cinéma " – " Vous savez, vous avez un physique de
cinéma, vous devriez songer peut-être, à songer à en
faire. " – " Mais, Monsieur, je suis
comédienne, je suis déjà élève dans deux cours d’art
dramatique et j’ai déjà tourné trois ou quatre petites
choses. " – " En ces conditions, je vais vous
emmener dans un cours qui est très bien, et j’ai l’impression
que c’est tout à fait ce qu’il vous faut, parce qu’il est
tenu par une femme formidable, qui s’appelle Solange Sicard, et
qui sait très bien trouver la personnalité des gens, et peut-être
cherchez-vous encore votre personnalité. " C’est comme
ça que j’ai atterri chez Solange Sicard, qui m’a donné de
très bons conseils, mais qui m’impressionnait beaucoup, parce que
c’était une femme assez forte, avec un boitillement très
prononcé, on m’a dit récemment qu’elle avait eu la polio. Bien
que je ne sois pas restée très longtemps dans son cours, je lui
dois beaucoup, peut-être plus qu’à René Simon, parce qu’elle
allait davantage au fond des choses. Là-dessus, je fais la
connaissance de Christian Stengel, qui était directeur de
production chez Pathé et réalisait lui-même des films. M’ayant
vue en audition chez Solange Sicard, il m’a confié un petit rôle
dans Seul dans la nuit, qu’il s’apprêtait à tourner et
pour lequel il cherchait une jeune femme capable de jouer dans une
scène dramatique. À la même époque, Daquin, qui m’avait déjà
fait venir deux ou trois fois chez lui pour m’indiquer quelques
scènes, m’a engagée sur Patrie, un très beau film en
costumes avec Maria Mauban, que je devais retrouver plus tard en d’autres
circonstances, et dont j’interprétais la soubrette. Un peu grâce
à Stengel, d’ailleurs…
Comment cela ?
Il travaillait toujours pour Pathé, et un jour,
il a appris que Marcel Carné cherchait quelqu’un pour remplacer
Marlene Dietrich, qui avait fini par refuser le premier rôle des Portes
de la Nuit, ainsi que Gabin, et qu’ils en étaient au 90ème
bout d’essai non concluant : toutes les jeunes comédiennes
en vue du moment étaient venues auditionner. Et Stengel a dit à
Carné : "Écoute, moi j’ai quelqu’un avec qui j’ai
tourné Seul dans la nuit, qui me semble très bonne
comédienne et qui a un petit peu le genre de Marlene, tu ne veux
pas la voir ?". Et il montre aussitôt à Carné une
photo de moi dans son film, sur laquelle, je suis couchée dans un
lit d’hôpital et où l’on voit seulement mon menton et mon
nez. Du coup, Carné, après avoir rembarré Stengel ("ce
n’est pas une actrice, c’est un menton !"),
demande à me rencontrer tout de suite. On m’appelle à l’hôtel
Tarane, où j’habitais alors, c’était boulevard Saint-Germain,
juste en face du Café de Flore, et on me dit que Carné veut
tourner un dernier bout d’essai avec moi. Je demande naïvement
quand le bout d’essai en question doit avoir lieu :
"Tout de suite". J’accours, je vois Carné
qui me dit que physiquement, ça a l’air d’être ça, et me
colle la brochure avec la scène de "la Valse"
à apprendre. J’ai eu la chance de faire cet essai avec Jean-Roger
Caussimon, qui était délicieux et qui m’a énormément aidée.
La scène terminée, Carné me dit simplement "Merci,
vous avez le rôle". Dans ces cas-là, généralement, on
sait ce que cela veut dire… Je rentre et le soir même, je reçois
un coup de téléphone. "On vous attend demain matin pour
signer, vous faites le film." Je suis tombée des nues,
vraiment. Je savais que la comédienne retenue par Carné – jusqu’au
moment où j’ai moi-même auditionné – était Maria Mauban,
dont je venais de jouer la camériste dans Patrie, et qui
était, physiquement et dans sa manière de jouer mon exact opposé.
C’est comme ça qu’a commencé pour moi la grande époque des Portes
de la Nuit, qui a été d’un côté une chance formidable, et
d’un autre côté… Je crois que je n’ai pas fait la carrière
que j’aurais dû faire, en tous les cas celle que l’on me
promettait, en grande partie à cause de l’échec – relatif d’ailleurs
– du film. Vers la même époque, il est arrivé la même chose à
Marcelle Derrien, qui était, elle aussi, une actrice maison de la
firme Pathé, mais absolument inconnue du grand public. Elle a été
choisie par René Clair pour donner la réplique à Maurice
Chevalier et à François Périer dans Le silence est d’or,
on a vu sa photo partout à la une des magazines spécialisés
pendant trois mois, comme pour moi avec Les Portes quelques
mois auparavant, ensuite, le film n’a pas très bien marché, et
on ne lui a quasiment plus rien proposé, en tout cas, plus rien de
comparable. Le plus amusant, c’est que Dany Robin, qui tenait de
petits rôles dans Les Portes de la Nuit et dans Le
silence est d’or, et dont la presse n’avait pas
spécialement parlé à ce moment-là, est devenue une immense
vedette en l’espace d’un an ou deux, alors que Marcelle et moi
avions déjà commencé à glisser dans la série B ou les rôles
moins importants.
Comment expliquez-vous l’échec – d’ailleurs
très relatif, comme vous venez de le dire, ça n’a pas été non
plus le désastre de l’année, plutôt une immense
déception – des Portes de la Nuit ?
Je crois que c’était un film qui était un
petit peu en avance sur son époque.
Maintenant, quand on le revoit,
quand on revoit toute la poésie qui ressort du Destin, par exemple,
on comprend mieux, mais, à l’époque, c’est passé au-dessus
des gens. Et la deuxième raison, c’est moi et Montand : à
mon avis, nous n’étions pas du tout, du tout, mais alors pas du
tout, les personnages. C’est aussi pour cela, et parce qu’il est
plus facile de tomber sur des comédiens débutants que sur d’énormes
vedettes, qu’on nous a fait un peu porter le chapeau à lui et
moi. Moi, j’avais vingt ans, avec la mentalité d’une jeune
fille de quatorze, je ne connaissais rien de la vie, alors que le
personnage était écrit pour une femme de trente, trente-cinq ans.
Dietrich en avait quarante-cinq à l’époque.
C’était de toutes façons le rôle d’une
femme fatale, blasée de la vie, qui a beaucoup voyagé. Ce n’est
pas que j’étais mauvaise, je n’étais pas le personnage. Bien,
mais pas femme fatale pour un sou, malgré les cigarettes, les
escarpins, les bas-couture et le manteau de fourrure. En plus,
Carné avait toujours eu affaire à de très grands acteurs,
généralement confirmés, comme Gabin, Arletty, Jouvet, qu’il
connaissait bien et qui étaient faciles à diriger, tandis que
Montand et moi, il ne savait pas très bien par quel bout nous
prendre. Ce n’était pas de la mauvaise volonté de sa part, il n’avait
simplement pas le matériel qu’il avait l’habitude d’avoir. En
fait, il nous est arrivé à Montand et moi la même chose qu’à
Annabella et Jean-Pierre Aumont au moment du tournage d’Hôtel
du Nord, qui est resté comme le film de Jouvet et d’Arletty.
La seule différence, c’est qu’Annabella et Aumont étaient
déjà d’immenses vedettes, alors que Montand et moi étions de
parfaits inconnus, ou presque, au moment du tournage des Portes
de la Nuit. Pour en revenir à Carné, je crois, avec le recul,
que cette direction d’acteur un peu flottante en ce qui concerne
les personnages de Diego et de Malou est une des raisons
essentielles de l’échec partiel du film, qui maintenant, plaît
davantage au public.
Une déception en somme, pour vous aussi…
La petite déception qui m’est le plus
longtemps restée est liée au souvenir de la chanson du film. Kosma
avait composé spécialement la musique des Feuilles mortes,
et comme je savais chanter, je voulais absolument l’interpréter
à l’écran. Mais ils ont préféré prendre pour ça Irène
Joachim, une chanteuse d’Opéra, ce qui selon moi était une
mauvaise idée.
Parce qu’elle la chante
"lyrique" ?
Exactement. Lyrique et la voix trop haut
perchée. Ce qui est amusant, c’est que maintenant, tout le monde
croit que c’est le personnage de Montand – enfin, Montand
lui-même – qui chante Les Feuilles mortes dans le film,
alors qu’en fait, il ne l’a repris que bien plus tard, et que
dans les Portes de la Nuit, c’est bien mon personnage qui l’interprète,
même si c’est avec la voix d’une autre. Ça a été une vraie
déception, je suis sûre que j’aurais été très bien. Sûre.
Peut-être pas "Lyrique" ou
"Opéra", comme Irène Joachim, mais à l’époque,
les gens aimaient, donc ça se faisait beaucoup ça. Aujourd’hui,
les comédiens chantant à l’écran ne sont quasiment jamais
doublés. Maintenant, en y réfléchissant bien, ça n’est pas
seulement Montand et moi qui sommes responsables de l’échec du
film. Nous sortions de quatre années de guerre, et les gens avaient
besoin d’autre chose que le miroir de la société française que Les
Portes de la Nuit tendent au spectateur. Le public attendait un
enchantement comparable à celui procuré par la vision des Enfants
du paradis, un an plus tôt, et à la place, il a eu une
histoire triste lui rappelant la Collaboration, les restrictions et
le marché noir. Il y a eu un choc, ce n’était pas ce qu’on
attendait. J’ai oublié de vous dire, quand même, que juste
auparavant, j’avais tourné dans L’Idiot d’après
Dostoïevski. C’était un film de Georges Lampin, vraiment très
beau, avec Gérard Philipe et Edwige Feuillère. Philipe était un
être merveilleux, comme je crois on n’en trouve un par siècle,
et puis il y avait toutes ces comédiennes extraordinaires, comme
Marguerite Moreno, qui jouait ma mère, Sylvie, Feuillère qui
était extraordinaire, bien que j’eusse préféré dans le rôle
Madeleine Robinson, qui était une de mes idoles. Feuillère était
une très grande comédienne, mais à mon avis Madeleine Robinson
était davantage le personnage. Je saute un petit peu du coq à l’âne,
mais tout ceci m’a vraiment fait penser à mes idoles.
Précisément, quelles sont les comédiennes
que vous admiriez ? Ou que vous admirez toujours ?
Mila Parely… Mila Parely : quelle
comédienne ! Et une des plus grandes aussi, Sophie Desmarets,
qui n’a pas fini son parcours professionnel. Et la plus grande des
plus grandes, Danielle Darrieux, qui elle a une carrière immense et
qui est loin d’être terminée. Oh, à propos de grandes
comédiennes, est-ce que je peux vous raconter une anecdote un peu
méchante, mais pas trop… C’est à propos d’Edwige Feuillère.
Ah oui ! Avec plaisir.
Vous savez qu’à l’époque, Feuillère avait
un opérateur attitré, Christian Matras. Elle ne faisait pas un
film sans qu’il y ait Monsieur Matras. "Matras par ci,
Matras par-là, je ne tournerai pas s’il n’y a pas Monsieur
Matras." Donc, naturellement, dans L’Idiot, nous
avions Matras aux prises de vues. Et j’avais une scène avec
Edwige Feuillère, où elle s’approchait de moi, j’étais sous
un réverbère, censée être très éclairée. Et elle me
disait : "Oh ! Que vous êtes
belle ! Que vous êtes belle !". Ce
soir-là, à la projection des rushes, Gérard Philipe s’est levé
furieux, en disant : "Je me demande comment elle est
fichue de le voir !". Et il est sorti, en claquant
la porte. Je ne sais pas comment Edwige a apprécié la chose, je n’ai
pas eu de réaction de sa part. Parce qu’on ne me voyait
absolument pas, elle me disait que j’étais belle, mais Matras
avait tellement bien fait l’éclairage que j’étais dans
complètement dans le noir. Ah… avant L’Idiot, j’avais
aussi tourné Étrange Destin, encore sous mon vrai nom,
Belaïeff, enfin, en réalité, c’était Belaieva, mais c’est au
générique du film de Lampin…
Celui dans lequel vous êtes dans le noir sous
la lumière du réverbère…
Exactement. C’est au générique de L’Idiot,
donc, que je me suis appelée Nathalie Nattier pour la première
fois. Je dois dire qu’à l’époque, j’étais très amoureuse d’un
peintre – Annenkov, dont je vous ai déjà parlé – et que je
voulais absolument prendre un nom de peintre pour pseudonyme, d’où
Nattier, en hommage à Nattier le Jeune, qui a œuvré à la Cour de
Louis XV et utilisait beaucoup le bleu, la couleur de mes yeux,
depuis lui, on parle de "Bleu Nattier". D’ailleurs
Edwige Feuillère, qui m’aimait bien dans le fond, me l’a
reproché plus tard, elle m’a dit : "Tu as eu
tort, Nathalie, parce que si tu avais gardé Belaieva, par exemple,
tu aurais peut-être fait la carrière que tu voulais."
Et elle n’avait sans doute pas tort. Je n’aurais peut-être pas
tourné ce que j’ai tourné après, des films de vamps, qui n’étaient
finalement peut-être pas tellement bien faits pour moi. Je les
truquais, mais ce n’était pas dans mon tempérament. Je m’amusais
un petit peu avec ça, rien de plus. J’ai tourné Moumou, Mon
ami le cambrioleur, La Rue sans joie, ensuite, il y a eu
l’époque du Palais-Royal, qui m’a entraînée dans cette
ribambelle de pièces : Je l’ai été trois fois, La
mariée en a deux… Il y a eu Couzinet, aussi, La Famille
Cucuroux, avec de bons comédiens, Georges Rollin, Jean Tissier,
qui était un personnage extraordinaire, un véritable clown. Un
jour, il a débarqué sur le tournage déguisé en portier d’hôtel,
il adorait faire des blagues.
Tissier nous ramène aux grands excentriques
des années Trente et Quarante. Je pense à Saturnin Fabre, votre
père dans Les Portes de la Nuit…
Saturnin Fabre ! Il me pardonnera ce qui
suit, d’ailleurs, c’est sa punition pour ce qu’il m’a fait.
J’avais une scène très très très dramatique avec lui dans le
film de Carné, où je venais le voir après de nombreuses années
passées à l’étranger, il me donnait des nouvelles de ma mère
qui était morte en telle ou telle année, et j’étais censée m’écrouler
en pleurs 3. Vous savez comment les choses se passent au
cinéma : il y a le champ-contrechamp, et l’acteur qui n’est
pas filmé se tient près de la caméra, et vous donne la réplique
pour vous aider. Et avec lui, ça a donné :
"Tatatatata… morte… tatatatata… en 38… tatatatata…
beaucoup souffert." Et là-dessus, je devais avoir des
réactions dramatiques, ce qui n’était pas très facile.
Pierre Brasseur ?
C’est une drôle d’histoire, un peu triste
aussi. Nous étions à Joinville, à l’époque, Pathé-Cinéma
avait des studios à Joinville et rue Francœur, nous tournions une
scène de nuit et à moment donné, Carné arrête les prises
pendant une heure afin que nous puissions aller dîner dans un
restaurant de quartier. Et là, en plein repas, Brasseur commence à
raconter des histoires un peu salaces, et tout le monde d’éclater
de rire "Ah ah ah, Monsieur Brasseur, oh que c’est
drôle, que c’est drôle !". Moi je n’y
comprenais strictement rien, mais alors, rien, c’était du chinois
pour moi. Je dois dire que, comme je vous l’ai expliqué tout à l’heure,
j’avais à peu près la mentalité d’une fille de quatorze ans.
Et d’un seul coup, ça l’a profondément vexé, il s’est levé
et s’est mis à m’injurier en me disant : "Ma
pauvre fille, tu ne sais même pas rire, tu ne sais même pas
pleurer, tu ne feras jamais rien dans la vie, t’es qu’une merde,
t’es rien du tout" et j’en passe. Ça a duré cinq
bonne minutes, sans exagération. La moutarde a commencé à me
monter au nez, parce que j’étais tout sauf quelqu’un de
tranquille, de réservé et d’insensible. J’ai attrapé la table
qui était immense – nous étions au moins vingt personnes autour,
Brasseur, moi, toute la technique, les maquilleurs, les
électriciens… – à bout de bras et j’ai tout fait valser. Il
a reçu de la soupe, des macaroni, il en était couvert, et les
malheureux qui étaient à côté de lui aussi. Mais après, nous
sommes devenus les meilleurs amis du monde, il est venu me demander
pardon, et ça s’est très bien arrangé.
Et Montand ?
Je me souviens surtout qu’il était très
amoureux de Piaf à l’époque, qui l’a plaqué du jour au
lendemain, à mi-tournage, il pleurait tout le temps entre les
prises, c’était assez éprouvant pour tout le monde – et aussi
que nous ne savions danser la valse ni l’un ni l’autre. En fait,
nous avons dû prendre une quinzaine de cours accélérés ensemble,
histoire de pouvoir faire un tout petit peu illusion à l’écran.
De fait, comme je vous l’ai dit, Carné nous laissait tous les
deux en roue libre, il ne s’occupait que de Brasseur, avec lequel
il avait déjà fait un film ou deux, ou des comédiens plus
chevronnés, comme Bussières qui, d’ailleurs, faisait un peu son
cabot. "S’il te plaît, Nathalie, tu te mets un petit
peu de dos, parce que, tu comprends, c’est moi, le plus
intéressant dans cette scène, alors quand je parle je veux être
bien de face, et toi tu t’arranges pour être de dos."
Il faut aussi que je vous parle, mais alors là en bien, d’un
acteur que j’adorais, avec qui j’ai tourné Monsieur Taxi.
Encore une vamp, ou une prostituée je ne sais plus très bien… J’avais
une scène, assez longue, sur ses genoux, et il venait tout le temps
me dire : "Viens répéter, viens répéter, je ne
la sais pas, je te jure que je ne sais pas un mot de cette scène,
si tu ne viens pas me faire répéter, je ne la saurais
pas." Et j’ai passé toute la journée, en tout bien
tout honneur, il n’a jamais eu un geste osé, rien, sur les genoux
de Michel Simon. Après, il savait parfaitement son texte. C’était
un garçon formidable. Adorable. Gentil.
En définitive, nous avons très peu parlé de
théâtre jusqu’à présent.
Juste. On va tâcher de réparer ça.
Figurez-vous que vers 1946-1947, j’étais très très très amie
avec Jacques Audiberti. Je venais de jouer une pièce au Théâtre
de Poche qui s’appelait Le Gouffre, une chose dramatique
où j’interprétais une putain qui tuait son client à la fin,
nous en parlions souvent le soir avec Audiberti. Un jour, il me dit
"Écoute, j’ai une pièce pour toi, je voudrais que tu
la lises, je voudrais que ce soit toi qui la joues." Et
il me sort Le Mal court. Je lis la pièce, et je vois que l’héroïne
doit se déshabiller devant un carnaval…
Un carnaval ?
Un cardinal, pardon. Enfin, c’est un peu la
même chose, non ? Moi qui étais extrêmement pudique à l’époque
– j’ai beaucoup changé… après, grâce à ou à cause du
Palais-Royal – j’ai dit "Jamais, jamais, je ne peux
pas me mettre toute nue en scène". Et c’est comme ça
que Suzanne Flon a hérité du personnage d’Alarica, le rôle
principal, qui a fait toute sa carrière et dans lequel elle était
sublime. Et elle ne s’est pas déshabillée. Ça, je l’ai un
petit peu sur le cœur… Mais elle était vraiment formidable dans
ce rôle, qu’elle a souvent repris par la suite. J’ai su
quelques années plus tard – Audiberti était déjà mort – par
une vieille dame de ses amies, qui faisait partie de sa bande de l’hôtel
Tarane, que… (contrefaisant la voix d’une très vieille dame
un peu sénile) : "Vous savez, Audiberti… il
était amoureux de vous. C’est pour ça qu’il a écrit la
pièce, c’était pour vous." C’est dommage, hein,
comme on rate de belles occasions, parfois.
C’est la seconde fois en quelques minutes
que vous évoquez l’hôtel Tarane.
Il y avait une atmosphère assez exceptionnelle
à l’époque, entre cet hôtel, où nous nous réunissions tous
les soirs entre comédiens, auteurs et musiciens, et Café de Flore,
où j’allais prendre mon café tous les matins, à deux pas de
Sartre, de Simone de Beauvoir et de Juliette Gréco… Leur
présence me donnait du courage, et c’est à cette période que j’ai
écrit le roman inédit dont je vous ai parlé tout à l’heure, et
aussi une pièce que jamais personne n’a lue. J’aurais
peut-être du persévérer, puisque, petit à petit, j’ai été
emmenée à jouer des pièces écrites par d’autres et qui n’étaient
pas tout à fait à ma convenance. D’abord, j’ai été au
Théâtre Gramont, dirigé à l’époque par René Dupuy, là, c’était
encore dans mes cordes, mais tout de suite après, Jean de Létraz m’a
demandée de venir au Palais-Royal. Et là, j’ai commencé la
série des vamps et des femmes un peu dénudées, qui ne m’ont pas
vraiment procuré de grandes satisfactions professionnelles, bien
que j’aie connu, à l’occasion d’une de ces pièces, Milton,
qui était un personnage extraordinaire.
Le Milton qui jouait dans la série des Bouboule
durant l’entre-deux-guerres ?
Le même. Avec lui, j’ai joué La mariée en
a deux, tout un programme. J’ai aussi joué Occupe-toi de
mon minimum, encore tout un programme, avec Jean-Claude Brialy
cette fois, et puis Je l’ai été trois fois, et puis d’autres
encore… Plus tous les films dont nous avons déjà parlé, les Moumou
et autres, dont je ne suis pas très fière, enfin, je les ai faits,
c’est enregistré : trop tard ! Quoique La Famille
Cucuroux ne soit pas si mal que ça, finalement… Ah !
Parmi tous les petits navets
que j’ai tournés au cours de ma
carrière – quel grand mot – il y a un que je chéris un peu,
bien que ce ne soit pas un bon film, c’est La Rue sans loi
de Marcel Gibaud, d’après les caricatures de Dubout. Ce dernier
venait tous les jours sur le plateau, il mangeait avec nous, on s’amusait
comme des petits fous. Et il avait spécialement écrit pour le film
un personnage qui n’existait pas dans ses caricatures et qui est
devenu le personnage féminin principal du film, une sorte de vamp,
que je jouais, naturellement. J’étais tout en noir, drapée de
noir, avec un collant noir…
Un clin d’œil à l’Irma Vep des Vampires ?
Oui, mais en plus burlesque.
Les encyclopédies du Cinéma français
créditent souvent le comédien et metteur en scène Léon Mathot
comme coréalisateur ou collaborateur technique…
C’est possible, mais je n’ai pas du tout
souvenir de sa présence sur le plateau, alors que je revois très
bien Gibaud, qui n’a pas fait grand chose après, Dubout, dont il
me reste quelques photos où nous figurons tous les deux, et la
plupart de mes partenaires : Gabriello, Annette Poivre, Max
Dalban, Paul Demange, Louis de Funès qui multipliait les
apparitions à l’époque... Dans la série "petits
films qui n’ont pas laissé de grande trace", j’ai
aussi tourné Fusillé à l’aube, dans lequel je jouais la
"rivale en amour" de Renée Saint-Cyr, qui
devait avoir vingt ans que plus que moi mais, comme elle était la
productrice ou la coproductrice du film, c’est avec elle et non
avec moi que Frank Villard partait à la fin, et Porte d’Orient,
avec Tilda Thamar et Yves Vincent, qui a été entièrement
réalisé à Marseille. On m’avait teinte en rousse, ce qui ne me
plaisait pas du tout, de plus, on me faisait danser, alors que je
voulais chanter et que je ne sais absolument pas danser, on voyait
bien à l’image que je dansais comme un cochon, ce qui a fait dire
à Dalio, qui était également dans le film, quelque chose
comme : "Les jambes sont belles, mais la danse l’est
moins." Pourquoi les gens ne font jamais ce que vous leur
demandez ? C’était tellement facile de me faire chanter au
lieu de me faire danser. Il faut à présent que je vous raconte
comment j’ai rencontré mon mari, Robert Willar, dont on a souvent
tendance à oublier qu’avant d’être animateur radio, il a
débuté dans
le métier comme comédien. Figurez-vous qu’à l’époque
je vivais "maritalement", depuis deux ou trois
ans, avec le père d’Anouk Aimée, qui s’appelait Henri Murray.
Murray était à la tête de grandes tournées théâtrales, je
jouais beaucoup avec lui, et il a engagé mon futur mari, Robert
donc, pour une reprise de Domino de Marcel Achard, dans
laquelle il m’avait distribué le premier rôle féminin. Et ça a
été le coup de foudre, mais vraiment le coup de foudre. Pour moi.
Lui, c’est venu après, mais pour moi, le charme a opéré dès la
première répétition. Je l’ai vu et, tout de suite, me je me
suis dit "Celui-là, c’est le bon." Au
final, j’ai pas mal ramé pour qu’il fasse attention à moi, j’avais
déjà une enfant, Tania 1, qui était née quelques
années auparavant de ma liaison avec un autre comédien, Jacques
Torrens, ça n’a pas été facile les premiers temps, j’avais
beau avoir été la plus belle fille du monde pour Carné et
Prévert, je ne l’intéressais absolument pas. À l’époque, c’est
Michel Simon, que j’intéressais (rires). Finalement,
Robert et moi avons fini par nous rapprocher – enfin, Robert s’est
rapproché, moi je savais très bien que c’est avec lui et
personne d’autre que je voulais passer le reste de ma vie –,
nous nous sommes mariés deux ans plus tard, et nous avons eu ma
fille cadette, Barbara 2, ensemble, quelques années
après.
Et un demi-siècle plus tard, vous êtes, tous
les deux, mari et femme dans Jeux d’enfants, d’Yann
Samuell (2002).
Vers la fin des années 90, bien qu’"administrativement"
à la retraite depuis une bonne dizaine d’années, je me suis
inscrite à l’ANPE des comédiens, afin de pouvoir continuer à
travailler de temps en temps. J’ai fait quelques télévisions,
dont un Nestor Burma avec Guy Marchand, tenu de petits rôles
de Babouchkas – ça devait être dans les gênes – ici et là
et, un beau jour, j’ai été convoquée afin d’auditionner pour
le rôle de Marion Cotillard âgée à la toute fin de Jeux d’enfants.
J’ai passé les essais avec succès, et la personne chargée du
casting m’a demandé à tout hasard si je ne connaissais pas un
comédien qui pourrait jouer mon mari dans le film. Je lui ai
immédiatement parlé de Robert qui avait fait le Conservatoire et
joué au théâtre et au cinéma avant de faire la carrière d’animateur
radio que l’on sait, j’ai téléphoné à la maison, et comme
nous habitions, à l’époque, à deux pas des locaux de l’ANPE
spectacle, il est arrivé dans les dix minutes qui ont suivi. Sur
place, il a lu le texte et il a été immédiatement pris pour le
rôle. C’est comme ça qu’après pas loin d’un demi-siècle de
mariage, nous avons joué ensemble pour la première, la seule et la
dernière
fois, dans un même film lui et moi. Moi, comme je vous l’ai
dit dans le rôle de Marion Cotillard âgée, Robert dans celui de
Guillaume Canet. À l’arrivée, la scène est beaucoup plus courte
que ce qui a été tourné, mais il est resté un très beau plan
muet de nous deux clôturant le film. C’est drôle, sur le
tournage, il y avait une toute jeune scripte qui, s’adressant à
moi, ne m’appelait jamais Nathalie mais Malou, parce qu’elle m’avait
vue je ne sais combien de fois dans Les Portes de la Nuit et
qu’elle adorait le film de Carné. Vous voyez, c’est lourd à
porter, "la plus belle fille du monde." (Rires
et fin de l’entretien).